Thomas Chaumont

me contacter

Quelques extraits de mes dernières traductions, texte original en regard.

Aliénation et Accélération (Hartmut Rosa) | Tout et plus encore (David Foster Wallace) | Mathématiques, un dépaysement soudain

 

Hartmut Rosa
Aliénation et Accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive
Éditions de la Découverte
(à paraître)
Alienation and Acceleration: Towards a Critical Theory of Late-Modern Temporality
Nordic Summer University Press
2010

The most promising route for a contemporary version of Critical Theory lies in a critical test of social practices in the light of the conceptions of the good life held by social actors themselves. Thus, it is my conviction (derived, to some considerable degree, from the works of the Canadian philosopher Charles Taylor) that human subjects in their actions and decisions are always guided by some (conscious and reflexive or implicit and unarticulated) conception of the good life.

La voie la plus prometteuse pour une version contemporaine de la Théorie critique réside dans un examen critique des pratiques sociales à la lumière des conceptions de la vie bonne que s’en font les acteurs sociaux eux-mêmes. Ainsi, ma conviction (qui dérive dans une large mesure des travaux du philosophe canadien Charles Taylor) est que les sujets humains, dans leurs actions et leurs décisions, sont toujours guidés par une conception (consciente et réflexive ou implicite et inarticulée) de la vie bonne.

 

Hence, the time horizons and time-patterns of democratic-deliberative will-formation and the technological, scientific, economic and cultural spheres diverge in opposite directions. The result of this seems clear: In late-modern politics, it is no longer (if it ever was) the force of the better argument which decides on future policies, but the power of resentments, gut-feelings, suggestive metaphors and images. Images no doubt are faster than words, let alone arguments, they exert instant, if largely non-conscious, effects. The better argument becomes powerless in the face of dynamic waves of opinion-formation: In light of this, it is no chance that media stars like Arnold Schwarzenegger, Nicolas Sarkozy or Silvio Berlusconi gain office and power and that there seems to be an ‘aesthetic turn’ in politics: Elections are won by the ‘coolness’ of politicians or movements, not by thorough concepts, programs or complex argumentations. Electoral affinities have become highly volatile and dynamic, too: Majorities are made by the fabrication or ‘spinning’ of events, not by arguments. Of course, in a sense, democracy is able to speed up, too: By the power of (instant) electronic computer-, radio or TV-polls, political opinions and majorities can be formed within seconds. But they do not reflect any processes of deliberation in which arguments could be formulated, deliberated, weighed and tested. Quite to the contrary, they reflect gut-reactions which are widely or even completely immune to the power of better arguments. In sum: It might well be that words, and even more so: arguments (or, as Myerson speculates, even the medium of meaning itself) have become too slow for the speed of the late-modern world.

Ainsi, les horizons et modèles temporels de la formation de la volonté démocratique délibérative et des sphères technologiques, scientifiques, économiques et culturelles divergent dans des directions opposées. Le résultat de tout cela semble clair : en politique, dans la modernité tardive, ce n’est plus (si ce fut jamais le cas) la force du meilleur argument qui décide des politiques à tenir, mais le pouvoir des rancœurs, des sentiments viscéraux, des métaphores et images suggestives. Les images sont évidemment plus rapides que les mots, sans même parler des arguments ; elles ont des effets instantanés, bien que largement inconscients. Le meilleur argument devient impuissant face aux vagues dynamiques de la formation de l’opinion. Ce n’est pas un hasard si des stars des médias comme Arnold Schwarzenegger, Nicolas Sarkozy ou Silvio Berlusconi accèdent au pouvoir et s’il semble se produire un « tournant esthétique » dans la politique : les élections sont remportées grâce au côté « cool » des politiciens et des partis, pas grâce à des concepts approfondis, des programmes ou des argumentations complexes. Les affinités électorales sont également devenues hautement volatiles et dynamiques : les majorités sont obtenues en fabriquant ou en « manipulant » (« spinning ») des événements, pas en exprimant des arguments. Bien sûr, dans un sens, la démocratie est elle aussi susceptible d’accélérer : par la grâce de sondages électroniques (instantanés) sur ordinateur, à la radio ou à la télévision, les opinions et majorités politiques peuvent être formées en quelques secondes. Mais ces sondages ne reflètent pas un processus de délibération au cours duquel des arguments pourraient être formulés, discutés, pesés et testés. Bien au contraire, ils reflètent des réactions viscérales qui sont largement ou même complètement immunisées contre le pouvoir des meilleurs arguments. En somme, il se pourrait bien que les mots, et même pire encore les arguments (ou, comme le spécule Myerson, le medium de la signification lui-même) soient devenus trop lents pour la vitesse du monde de la modernité tardive.

Silke Wimmer-Zagier
La table à calcul dans les mathématiques orientales antiques
Fondation Cartier
Octobre 2011
Extrait du catalogue Mathématiques, un dépaysement soudain
Ancient Asian Mathematics and the Counting Board
Fondation Cartier
Octobre 2011

From the 5th century AD, the government financed a system of schools to educate selected young boys aspiring for highly valued civil-service positions; mathematics was among the fields required for the entrance examinations to these positions. The Japanese adopted Chinese writing at this time and also took over the hierarchical and bureaucratic system of China, but the Japanese government did not finance education, nor did the Japanese develop the adopted mathematical knowledge any further. It was only in the Edo period (1600–1868) that mathematics suddenly aroused great interest throughout the population and underwent a breathtaking development. This was triggered by the 1627 publication of Yoshida Mitsuyoshi’s Jinkoki (Unalterable Treatise), a book based on an earlier Chinese work (Cheng Dawai’s Suanfa Tongzong, or “Unified Teachings of Mathematical Methods”) that became an instant bestseller and can be seen as the beginning of wasan or indigenous Japanese mathematics.

À partir du Ve siècle de notre ère, le gouvernement finança un système d’écoles ; on y éduquait de jeunes garçons sélectionnés qui aspiraient aux postes de fonctionnaires, très valorisés. Parmi les matières requises aux examens d’entrée à ces postes, on trouvait les mathématiques. C’est à cette époque que les Japonais adoptèrent l’écriture chinoise et qu’ils reprirent aussi le système hiérarchisé et bureaucratique de la Chine. Cependant, au Japon, aucune forme d’éducation n’était financée par le gouvernement, et les Japonais ne développèrent pas non plus les connaissances mathématiques qui devaient s’adapter à cette nouvelle société. Ce n’est qu’à l’époque d’Edo (1600 – 1868) que les mathématiques suscitèrent brusquement un grand intérêt parmi la population et qu’elles connurent un développement époustouflant. Le déclencheur en fut la publication en 1627 du Jinkoki (« Traité inaltérable ») de Yoshida Mitsuyoshi. Ce livre, basé sur un texte chinois publié peu de temps auparavant (Suanfa tongzong, ou « Bases unifiées des méthodes de calcul », de Cheng Dawei), connut un succès instantané et peut être considéré comme le point de départ des mathématiques japonaises autochtones (wasan).

Reproduire le Big Bang
Fondation Cartier
Octobre 2011
Extrait du catalogue Mathématiques, un dépaysement soudain
Reproducing the Big Bang
Fondation Cartier
Octobre 2011

Known particles mixed with unknown ones spring out from the collisions accompanied by their inverted double or antagonist: antiparticles. The final (expected) result is finding the missing links in the model of the micro-cosmos: the mysterious Higgs boson, dark matter particles, or maybe even a sign that energy has been carried away into extra-dimensions.
In the billions of collisions observed, it is the role of Mathematics of course to help to separate the unknown from the known. Enormous amounts of information are collected and cleaned up in thousands of computers. The raw data is collected, stocked and shared on a network that is spread all over the world.

Des particules connues, mêlées à des inconnues, sont libérées par les collisions, accompagnées par leurs doubles inversés, ou antagonistes : les antiparticules. Le résultat final (espéré) permettra de trouver les chaînons manquants dans le modèle du micro-cosmos : le mystérieux boson de Higgs, les particules de matière noire, ou même peut-être un signe que l’énergie a été emportée dans d’autres dimensions.
Au sein des milliards de collisions observées, c’est le rôle des mathématiques, bien sûr, d’aider à séparer l’inconnu du connu. D’énormes quantités d’informations sont rassemblées et triées dans des milliers d’ordinateurs. Les données brutes sont rassemblées, stockées et partagées sur un réseau qui s’étend dans le monde entier.

David Foster Wallace
Tout et plus encore. Une histoire compacte de ∞
Ollendorff & Desseins
Mars 2011
www.toutetplusencore.fr
Everything and More. A Compact History of ∞
W. W. Norton
2003

Such a number would involve an infinitesimal, meaning a literally infinitely small mathematical entity. You might recall infinitesimals from college math. You may well however not recall—probably because you were not told—that infinitesimals made the foundations of the calculus extremely shaky and controversial for 200 years, and for much the same reason that Cantor’s transfinite math was met with such howling skepticism in the late 1800s: nothing has caused math more problems—historically, methodologically, metaphysically—than infinite quantities. In many ways, the history of these ∞-related problems is the Story of Mathematics itself.

Un tel nombre impliquerait une quantité infinitésimale, c’est-à-dire, littéralement, une entité mathématique infiniment petite. Vous vous souvenez peut-être des infinitésimaux depuis votre passage à la fac. Il est néanmoins très possible – probablement parce qu’on ne vous l’a pas appris – que vous ne vous souveniez pas que les infinitésimaux ont rendu les fondations du calcul différentiel et intégral extrêmement chancelantes et controversées pendant 200 ans, et pour à peu près les mêmes raisons que les maths du transfini de Cantor ont été accueillies avec tant d’immense scepticisme à la fin des années 1800 : rien n’a causé aux maths autant de problèmes – historiquement, méthodologiquement, métaphysiquement – que les quantités infinies. Sous plusieurs aspects, l’histoire de ces problèmes liés à ∞ est l’histoire des mathématiques elle-même.

 

Actually, there are plenty of numbers too big for any real or even theoretical computer to process. Bremermann’s Limit is the operative term here. Given limits imposed by basic quantum theory, one H. Bremermann proved in 1962 that “No data processing system, whether artificial or living, can process more than 2 × 1047 bits per second per gram of its mass,” which means that a hypothetical supercomputer the size of the earth (= c. 6 × 1027 grams) grinding away for as long as the earth has existed (= about 1010 years, with c. 3.14 × 107 seconds/year) can have processed at most 2.56 × 2092 bits, which number is known as Bremermann’s Limit. Calculations involving numbers larger than 2.56 × 2092 are called transcomputational problems, meaning they’re not even theoretically doable; and there are plenty of such problems in statistical physics, complexity theory, fractals, etc. All this is sexy but not quite germane. What’s germane is: Take some such transcomputational number, imagine it’s a grain of sand, conceive of a whole beach, or desert, or planet, or even galaxy filled with such sand, and not only will the corresponding 10x number be < ∞, but its square will be < ∞, and 10(x(10x)) will be < ∞, and so on; and actually it’s not even right to compare 10x and ∞ arithmetically this way because they’re not even in the same mathematical area code—even, as it were, the same dimension. And yet it’s also true that some ∞s are bigger than others, as in arithmetically bigger. All this will get discussed; the thing for now is that only after R. Dedekind and G. Cantor is it even possible to talk about infinite quantities and their arithmetic coherently, meaningfully. Hence the point of using ‘∞’.
IYI The ‘∞’ symbol itself is technically called the lemniscate (apparently from the Greek for ‘ribbon’) and was introduced to math by John Wallis in his 1655 Arithmetica infinitorum, which was one of the important preliminaries for Newton’s brand of calculus. Wallis’s contemporary Thomas Hobbes, something of a mathematical crank, complained in a review that Arithmetica infinitorum was too brutally abstract to even try to read, “a scab of symbols,” thereby speaking for generations of undergrads to follow. Other names for the lemniscate include ‘the love knot’ and ‘the Cartesian plane curve that satisfies the equation (x2 + y2)2 = a2(x2y2)’. If, on the other hand, it’s treated trigonometrically and called ‘the curve that satisfies the polar equation r2 = a cos 2θ,’ it is also known as Bernoulli’s Lemniscate.

En fait, il existe beaucoup de nombres trop grands pour être traités par n’importe quel ordinateur, réel ou théorique. La limite de Bremermann est ici le terme opératoire. Étant donné les limites imposées par la théorie quantique fondamentale, un certain H. Bremermann prouva en 1962 qu’« aucun système de traitement de données, qu’il soit artificiel ou vivant, ne peut traiter plus de 2 × 1047 bits par seconde par gramme de sa masse », ce qui veut dire qu’un super-ordinateur hypothétique de la taille de la Terre (= 6 × 1027 grammes) bûchant depuis aussi longtemps que la Terre existe (= à peu près 1010 ans, avec près de 3,14 × 107 secondes/an) pourra avoir traité au maximum 2,56 × 2092 bits, nombre connu comme la limite de Bremermann. Les calculs impliquant des nombres plus grands que 2,56 × 2092 sont appelés problèmes transcomputationnels, ce qui signifie qu’ils ne sont même pas théoriquement faisables ; et il existe beaucoup de problèmes de ce genre en physique statistique, théorie de la complexité, fractales, etc. Tout ceci est sexy mais pas vraiment utile. Voilà ce qui est utile : prenez un tel nombre transcomputationnel, imaginez que c’est un grain de sable, considérez une plage, ou un désert, ou une planète, ou même une galaxie entière remplie de ce sable, et non seulement le nombre 10x correspondant sera < ∞, mais son carré sera < ∞, et 10(x(10x)) sera < ∞, et ainsi de suite ; et en fait ce n’est même pas correct de comparer ainsi 10x et ∞ arithmétiquement car ils ne sont même pas dans le même code postal mathématique – ni même, pour ainsi dire, dans la même dimension. Et pourtant, il est également vrai que certains ∞ sont plus grands que d’autres, plus grands arithmétiquement. Nous discuterons de tout ceci ; pour le moment, sachez que c’est seulement après R. Dedekind et G. Cantor qu’il est devenu tout simplement possible de parler des quantités infinies et de leur arithmétique de façon cohérente, sérieuse. D’où l’intérêt d’utiliser « ∞ ».
SVI Le symbole « ∞ » lui-même s’appelle techniquement une lemniscate (apparemment du grec signifiant « ruban ») et fut introduit dans les maths par John Wallis dans son Arithmetica infinitorum (1655), l’un des préliminaires importants aux travaux de Newton sur le calcul différentiel. Thomas Hobbes, contemporain de Wallis et sorte de fana de mathématiques, se plaignit dans un article du fait qu’Arithmetica infinitorum était trop brutalement abstrait pour qu’on puisse même essayer de le lire, « une croûte de symboles », parlant ainsi pour des générations de futurs jeunes étudiants. Les autres petits noms de la lemniscate incluent « le nœud d’amour » et « la courbe du plan cartésien qui satisfait l’équation (x2 + y2)2 = a2(x2y2) ». Si, d’autre part, elle est traitée trigonométriquement et appelée « la courbe qui satisfait l’équation polaire r2 = a cos 2θ », elle est aussi connue comme la lemniscate de Bernoulli.